Reprinted from: http://www.mta.ca/faculty/arts-letters/mll/french/gautier/letters/liste.htm

QUELQUES LETTRES DE THÉOPHILE GAUTIER
A FEW LETTERS BY THÉOPHILE GAUTIER

Ces lettres sont extraites de la Correspondance générale de Théophile Gautier, éditée par Claudine Lacoste-Veysseyre, avec la collaboration d'Andrew Gann, Marie-Hélène Girard, Jean Rose, Jean-Claude Fizaine, sous la direction de Pierre Laubriet. Éditions Droz, Genève et Paris.

L'orthographe et la ponctuation de Théophile Gautier ont été respectées.

The following letters were chosen from the Correspondance générale de Théophile Gautier, edited by Claudine Lacoste-Veysseyre, with Andrew G. Gann, Marie-Hélène Girard, Jean Rose, Jean-Claude Fizaine, directed by Pierre Laubriet. Published by Éditions Droz, Paris and Geneva.

Théophile Gautier's spelling and punctuation have been respected. 

Letters to Carlotta Grisi:

  • 17 novembre 1865 - Théophile Gautier venait de faire un long séjour (du 23 juillet au 12 novembre) à Saint-Jean, chez Carlotta Grisi, séjour pendant lequel il écrivit Spirite.
  • 15 janvier 1866 - Théophile Gautier et Carlotta Grisi échangeaient une correspondance secrète parallèle aux lettres familiales. Spirite, écrit à Genève et d'abord publié en feuilletons dans le Moniteur universel où Gautier était passé en 1855, fut annoncé en février, et le Voyage en Russie en novembre.
  • 11 janvier 1868 - Théophile Gautier avait passé les fêtes de fin d'année à la villa Grisi. 
  • 8 avril 1868 - Le Figaro du 8 avril annonçait que Théophile Gautier souffrait d'une pleurésie. En réalité, il s'agissait d'une forte grippe qui avait semblé un moment s'aggraver. À la suite de l'article, l'Empereur Napoléon III lui-même fit prendre des nouvelles de Gautier.
  • 22 juin 1870 - Jules de Goncourt, ami de Gautier, familier de sa maison de Neuilly, était mort deux jours plus tôt. Théophile Gautier avait écourté son séjour à Genève afin de rentrer à Paris à temps pour les obsèques.
  • 27 juillet 1870 - La France avait déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.
  • 17 septembre 1870 - Le siège de Paris par les Prussiens était sur le point de commencer.

Letter to Estelle Gautier (daughter) and Carlotta Grisi: 

  • 14 novembre 1870 - Théophile Gautier allait rester cinq mois sans nouvelles de sa famille. 6e lettre par ballon poste 14 novembre 1870, 59e jour du siège

Letter to Judith Gautier (daughter):

  • 3 mai 1871 - « Le Dragon impérial » est un roman de Judith Gautier paru en 1869.

[Théophile Gautier venait de faire un long séjour (du 23 juillet au 12 novembre) à Saint-Jean, chez Carlotta Grisi, séjour pendant lequel il écrivit Spirite.]  

17 novembre 1865

Ma chère Carlotta,

Me voilà hélas! bien loin de vous dans ce grand Paris où j'ai beaucoup de peine à me réinstaller. Plus de Salève ni de Jura, le matin devant mes yeux, rien que la brume qui enveloppe, au fond du jardin, les grêles peupliers. Je me consolerais bien vite de ne plus voir les montagnes avec leurs couronnes de neige si vous étiez là. Votre présence dissiperait le brouillard et ferait briller le soleil du printemps à travers cette bruine qui éteint le jour. Quelque effort que je fasse, je me sens envahir par une invincible mélancolie. Il pleut dans mon âme comme dans la rue. J'avais pris une si douce habitude de vivre près de vous qu'il me semblait que cela ne devait jamais finir. Mon départ, tant de fois différé après un séjour plus long que je n'aurais osé l'espérer, m'a surpris comme une catastrophe inattendue. Je ne pouvais y croire et quand les roues du waggon ont commencé à tourner, elles m'ont fait le même mal que si elles me passaient sur le cœur. Voilà déjà six grands jours que je ne vous ai vue, six grands jours éternels, et qu'est-ce que six jours à côté des mois qui vont s'écouler, oh! combien lentement, avant que je puisse vous revoir! Je me suis déjà ennuyé pour une année au moins. Mon âme est restée à St-Jean près de vous, et je ne sais que faire de mon corps. Je le mène tous les jours au Moniteur pour corriger les épreuves de Spirite dont la publication a commencé ce matin. Lisez, ou plutôt relisez, car vous le connaissez déjà, ce pauvre roman qui n'a d'autre mérite que de refléter votre gracieuse image, d'avoir été rêvé sous vos grands marronniers et peut-être écrit avec une plume qu'avait touchée votre main chérie. L'idée que vos yeux adorés se fixeront quelque temps sur ces lignes, où palpite sous le voile d'une fiction le vrai, le seul amour de mon cœur, sera la plus douce récompense de mon travail. En parcourant ces feuilletons, vous penserez peut-être à celui qui pense toujours à vous à travers les occupations, les ennuis et les tristesses de la vie et dont l'âme ne vous abandonne pas un instant. N'est-ce pas, cher ange, que vous ne m'oublierez pas, que vous me garderez la petite place que vous m'avez faite dans votre cœur et que vous ne m'ôterez pas l'espérance qui me soutient et me fait vivre? Je suis plein de doute et de trouble; malgré vos douces paroles et les marques irrécusables de votre tendresse, je n'ose croire que j'aie fait quelque progrès dans votre affection. Les difficultés de nos rares et courtes entrevues, presque toujours dérangées par des gêneurs (ce mot de la charade que vous ne compreniez pas), la froideur apparente dont vous vous armiez pour détourner le soupçon d'un amour trop transparent de mon côté, ont ôté aux dernières semaines de mon séjour la charmante intimité des premiers mois. La journée qui, disiez-vous en souriant, n'était pas finie, lorsque je réclamais un baiser, quelquefois ne commençait pas, vers la fin. Il me semblait à de certains moments que vous ne m'aimiez plus ou que vous m'aimiez moins.

Pourtant, le matin du départ, dans le petit salon, lorsque je vous faisais d'une main tremblante les petits dessins que vous m'aviez demandés, j'ai cru voir vos yeux fixés sur moi se troubler et devenir humides. Cela vous faisait donc un peu de chagrin de voir celui qui vous aime tant s'éloigner pour bien longtemps peut-être? Pour moi, j'étais navré, mais au milieu de tout ce monde, je n'ai pu vous exprimer ma douleur profonde. Oh! pourquoi n'ai-je pas eu une demi-heure à moi pour vous serrer contre mon cœur, pleurer dans votre sein, et laisser mon âme entre vos douces lèvres, avec un long et suprême baiser?

Sempre vostrissimo

Théophile Gautier

(Tome IX, p. 134-135)

[Théophile Gautier et Carlotta Grisi échangeaient une correspondance secrète parallèle aux lettres familiales.]

Spirite, écrit à Genève et d'abord publié en feuilletons dans le Moniteur universel où Gautier était passé en 1855, fut annoncé en février, et le Voyage en Russie en novembre. 

Ce 15 janvier 1866  

Ma chère Carlotta

Avec quelle joie ai-je reçu cette bonne petite lettre que je n'osais plus espérer. Votre long silence me faisait un véritable et profond chagrin et j'en ressentais une tristesse que j'avais bien de la peine à dissimuler. Cette peine inconnue me donnait un air abattu et mélancolique qui ne s'expliquait pas et que je tachais de motiver par un vague malaise. Dans quelle inquiétude ai-je passé ces deux mois si longs qu'il me semble être parti de Saint-Jean depuis une année! Je repassais dans ma tête toute ma conduite avec vous et je cherchais en quoi j'avais pu vous déplaire. Je me figurais que vous m'aviez oublié, que vous ne m'aimiez plus et que vous ne m'adresseriez plus ces chères lignes mystérieuses qui sont l'aliment secret de mon âme, qui me soutiennent, m'encouragent et me donnent la force de vivre. J'avais beau me dire ce que vous m'avez répété plusieurs fois: «que vous ne repreniez jamais ce que vous aviez donné», j'étais plein d'angoisse et de trouble. En vain vos lettres officielles contenaient des phrases amicales et tendres dont mon amour devinait la timide caresse. Je ne pouvais comprendre comment vous ne m'aviez pas écrit un seul mot à moi qui l'attendais avec une si vive impatience. Je faisais bien la part des ennuis qui vous assaillent, mais enfin c'est bientôt fait de mettre dans une enveloppe «je pense à vous, je vous aime et je vous embrasse», et d'envoyer cela rue de Beaune, no 12 et non pas 6, comme votre bonne petite lettre qui m'est parvenue tout de même fidèlement. Mais oublions ces maussades semaines d'attente et savourons en paix notre bonheur. Chaque mot a été pour moi comme une goutte de fraîche rosée, comme un baiser de vos douces lèvres. Si j'avais reçu cette lettre avant le jour de l'an, j'aurais été moi-même vous porter mes étrennes et je vous aurais serrée contre mon cœur et j'aurais pris un peu du pur souffle de votre bouche adorée pour parfumer ma vie et me consoler de l'absence où la destinée m'oblige. Mais je me croyais en défaveur et je n'ai pas osé ce qui est pour moi un motif de regret de chaque jour, car c'était un si excellent prétexte aux yeux de tout le monde de passer vingt-quatre heures près de vous. Espérons une autre occasion, je ne la manquerai pas celle-là. En attendant gardez-moi au fond de votre cœur la petite place que vous m'y avez laissé prendre et songez qu'à Paris, au milieu du travail, des courses et des distractions, une âme pense perpétuellement à vous, que votre idée est la première qui s'éveille, la dernière qui s'endort dans la tête pour laquelle vous avez fait un si gentil sonnet et que le sommeil bien souvent l'y reproduit en rêve. J'ai retrouvé une bague d'argent composée de deux serpents enlacés qui a pour chaton une turquoise précisément du même bleu que la turquoise de vos boucles d'oreilles. Vous pensez bien que je l'ai aussitôt mise à mon doigt et qu'elle ne me quitte plus. Toutes les fois que je la regarde votre image m'apparaît plus vive, plus nette et plus charmante. Je vois, comme si j'étais assis près de vous, la jolie étincelle bleue briller sur le duvet de votre joue rose et tout mon cœur se gonfle d'amour, de désir et de mélancolie car on a beau caresser son illusion, c'est bien triste d'être si loin de celle qu'on aime éperdument et qui vous aime un peu. Je suis touché de la peine que vous avez prise de passer plusieurs fois à la poste pour retirer ma dernière lettre. Il y aurait un moyen bien simple de vous épargner cet ennui. Toutes les fois que je vous adresserai poste restante une épître mystérieuse je vous écrirai officiellement à Saint-Jean, une lettre où je barrerai le t de mon nom « théophile ». Faites attention à ce signe invisible pour tous et retirez la lettre. Si le nom est écrit ainsi « Théophile », c'est qu'il n'y aura rien.

On attend à la maison une lettre de vous et l'on est assez inquiet de ce retard. Nous sommes déjà au quinze janvier. A la première heure que vous aurez de libre, écrivez je vous en prie; vous ferez bien plaisir à tout le monde. Je vous plains d'avoir reçu sur [la] tête cette tuile d'Agostino. Pourquoi n'est-il pas resté soldat? Quelle chose ennuyeuse que ces êtres incapables qui s'accrochent à vous sous prétexte de parenté et obstruent votre vie. C'est le sort de tous ceux qui valent quelque chose d'être mangés par ceux qui ne valent rien du tout. Quant à moi, sauf un rhume atroce qui me fait tousser et me secoue comme un cercueil dans lequel on donne des coups de pieds, je me porte assez bien. Je travaille à mon Voyage de Russie, je corrige les épreuves de Spirite qui sera bientôt imprimée, je fais des feuilletons et en apparence j'ai l'air fort occupé; mais ma vraie occupation est de penser à vous, de vous espérer, de vous aimer et de vous adorer de toutes mes forces et de toutes les tendresses de mon âme. Permettez-moi, ce n'est que sur le papier, de vous envelopper des pieds à la tête d'un baiser frais comme un souffle et brûlant comme une flamme.

Théophile Gautier

(Tome IX, p. 167-168)

[Théophile Gautier avait passé les fêtes de fin d'année à la villa Grisi.]

11 (?) janvier 1868

Chère âme,

Me voilà revenu dans ma maison. Mon corps seul y est entré, mais mon âme est là-bas avec vous et vous suit fidèlement à travers votre vie dont elle connait si bien l'arrangement. Elle se lève avec vous et après vous avoir accompagné toute la journée, elle s'arrête le soir sur le seuil de votre porte à l'instant des adieux. Ne sentez-vous pas alors sur votre col et sur votre joue comme un léger frémissement comme une tiédeur d'haleine? C'est moi qui vous embrasse et vous enveloppe d'une caresse lointaine. Pensez-vous à moi à ce moment et lorsque vous passez devant ma chambre pour descendre au salon n'avez-vous pas quelquefois l'envie d'y entrer comme si j'y étais encore et de m'offrir sur vos douces lèvres cette goutte de nectar qui me fait vivre? Ce me serait une bien chère consolation de le croire. Je ne voudrais pas que mon absence vous fût pénible et cependant je serais désolé que vous ne la sentissiez pas. Etre un peu nécessaire à votre cœur c'est, vous le savez bien, ma seule ambition. Oh si quelquefois, la tête inclinée sur cette éternelle tapisserie qui semble vous absorber et laisse votre pensée libre, vous faisiez un court voyage imaginaire vers celui qui n'est plus là, comme je serais heureux! Mais je n'ose m'en flatter car s'il y a des jours où je crois que vous m'aimez beaucoup -- vous me l'avez dit en ces termes mêmes -- il y en a d'autres où il me semble que vous ne m'aimez pas du tout et cette idée me rend parfois bien triste. Vous êtes si réservée, si impénétrable, si recouverte de voiles pudiques qu'il est souvent difficile d'apercevoir votre vraie idée. Les occasions de vous parler à cœur ouvert sont si rares que plus qu'une fois je me suis en allé de St-Jean comme j'étais venu sans pouvoir vous dire la phrase qui m'avait fait faire cent lieues. Mais n'est-ce pas quoique je ne puisse pas vous exprimer mes sentiments vous sentez que je vous aime, que je n'ai pas d'autre pensée que la vôtre, que vous êtes ma vie, mon âme, mon éternel désir, mon adoration que rien ne lasse et ne rebute et que vous tenez entre vos mains mon malheur et mon bonheur. Vous en êtes bien convaincue.

O méchante, ô cruelle, ô injuste! Pourquoi me faire si longtemps attendre après m'avoir permis un espoir qui ne se réalise jamais! Que faut-il faire pour gagner tout à fait votre cœur. Quelle parole dire, quel philtre employer? Il y a si longtemps que je vous aime! N'attendez pas que je sois mort pour avoir pitié de moi. Comme je vais m'ennuyer loin de vous cet hiver! Comme tout me semblera vide, désert et disparu. Là où vous n'êtes pas il fait nuit pour moi, quand mille bougies étincelleraient aux lustres. Quelles journées charmantes, hélas! trop rapidement passées que ces fêtes de Noël et du Jour de l'An qui m'avaient fourni un prétexte pour vous aller voir. Bien courts ont été les instants où j'ai pu vous voir seule mais combien délicieux! Je parle pour moi du moins et peut-être vous-même les avez-vous trouvés agréables.

Puisque je suis privé pour deux ou trois mois du sourire de vos yeux et des trois minutes de paradis, que vous seriez bonne de m'écrire pour moi, moi seul, quelques lignes un peu moins vagues que les lettres officielles, où vous laisseriez transparaître un peu plus votre affection trop bien cachée. Vous rappelez-vous l'adresse au moins? Rue de Beaune no 12. Il y a si longtemps qu'aucune petite lettre furtive n'est venue de Genève se ranger dans la petite boîte de malachite à côté des anciennes. Tâchez de trouver, à travers votre vie si occupée, quelques minutes pour me faire ce bonheur. Si mon amour pour vous pouvait augmenter, je vous en aimerais davantage.

Et maintenant pour terminer cette lettre, laissez-moi me figurer que je vous tiens entre mes bras contre mon cœur que j'aspire votre âme sur vos lèvres et que vous ne refusez pas la mienne.

A vous invinciblement, obstinément et passionnément.

Votre esclave

Théophile Gautier

(Tome X, p. 20-21)

[Le Figaro du 8 avril annonçait que Théophile Gautier souffrait d'une pleurésie. En réalité, il s'agissait d'une forte grippe qui avait semblé un moment s'aggraver. À la suite de l'article, l'Empereur Napoléon III lui-même fit prendre des nouvelles de Gautier.]

Ce 8 avril 1868

Ma chère Carlotta,

Si vous voyez dans le Figaro ou d'autres journaux que je suis à toute extrêmité ou même mort ne vous en inquiétez pas. Je vis et cette lettre vous le prouve. Il est vrai que j'ai eu une très forte indisposition dont j'ai triomphé en deux ou trois jours et qui ne m'a même pas empêché de faire mon feuilleton. La pensée que vous seriez alarmée en ne voyant pas mon article à son jour m'a soutenu et m'a fait surmonter ma fatigue car je pense que vous m'aimez toujours un peu et que vous ne m'avez pas oublié tout à fait quoique vous m'écriviez bien rarement. Cette nouvelle non pas entièrement fausse mais défavorablement exagérée s'est répandue dans tout Paris et l'on me croyait si bien in periculo mortis que l'Empereur, l'Impératrice, la Princesse Mathilde, le Surintendant ont envoyé prendre de mes nouvelles dès le matin et que toute la journée ça été à la maison une procession d'amis, de cartes, de lettres et de marques d'intérêt de toutes sortes. De manière que vivant et très vivant j'ai pu voir l'effet de ma mort et juger que je serais regretté de tout le monde. Excusez la brièveté de ma lettre elle n'a d'autre but que de vous rassurer sur mon compte et de vous dire que bien ou mal portant je suis toujours votre éternel et dévoué ami. Quelques jours passés à St Jean près de vous me remettront. Mille compliments à tout le monde, un bon baiser à vous et aux fillettes.

A bientôt

Théophile Gautier 

(Tome X, p. 103-104)

[Jules de Goncourt, ami de Gautier, familier de sa maison de Neuilly, était mort deux jours plus tôt. Théophile Gautier avait écourté son séjour à Genève afin de rentrer à Paris à temps pour les obsèques.]

22 juin 1870

Ma chère Carlotta,

Hier a certes été une des journées les plus pénibles de ma vie. Aussitôt arrivé, après avoir mangé un morceau, j'ai endossé l'habit noir et je me suis rendu à Auteuil à la maison mortuaire. Il faisait un temps superbe qui semblait une ironie pour ce deuil. Edmond en m'apercevant s'est jeté dans mes bras en versant un torrent de larmes auxquelles les miennes se sont bientôt mêlées. C'était navrant. Ce pauvre garçon complètement décomposé avait l'air d'un spectre. Il était devenu tout gris lui qui avait les cheveux noirs la dernière fois que que nous nous sommes rencontés. Chose horrible! Ces cheveux gris blanchissaient visiblement à mesure que les cérémonies funèbres s'avançaient et quand nous sommes sortis du cimetière ils étaient tout blancs! Sa figure s'était défaite, son cou maigri subitement présentait des cordes et des fanons comme celui d'un septuagénaire. Ce spectacle agissait si nerveusement sur moi que je fondais en eau comme Ernestine et qu'il me prenait des sanglots convulsifs qu'il m'était impossible de maîtriser. La messe a été dite dans cette petite église d'Auteuil où la femme de Toto ne voulait absolument pas se marier. J'étais près du catafalque où sur du velours noir d'un écusson brillait un G d'argent -- la lettre qui commence mon nom -- de sorte que j'ai eu la vision de mon propre enterrement. Les amis qui étaient là pour Goncourt devant venir à mon convoi, s'il en reste encore quand ce sera mon tour de claquer. -- Au sortir de l'église, il fallait mettre avec les mains les pieds d'Edmond l'un devant l'autre car il serait tombé. On est parti de là pour aller à Montmartre où l'on a mis dans un caveau de famille à trois places le pauvre Jules près de sa mère. La troisième case n'attendra pas longtemps -- Je regarde Edmond comme un homme mort. Il a reçu comme on dit le coup du lapin derrière les oreilles. Jamais la vie ne reviendra dans ce cœur brisé. Un parent éloigné a emmené Edmond je ne sais où et l'on s'est dispersé. Je suis allé du cimetière au Journal Officiel et de là à St-gratien car j'avais trouvé à la maison un billet de la Princesse me priant d'aller dîner avec elle si j'étais revenu. On a parlé toute la soirée des Goncourt et je suis rentré à une heure du matin. Voilà ma journée d'hier que ne l'ai je passée à St-Jean près de vous!

Dans le wagon j'ai fait le sonnet d'Ernestine mais j'ai peur qu'il ne soit pas bien bon car j'avais la cervelle troublée par la mort de mon ami et le chagrin de vous quitter si brusquement. En tous cas si l'on n'est pas content j'en ferai un autre à tête reposée. Je vous embrasse tendrement ainsi qu'Ernestine. Mille choses à Auguste. Tout le monde va bien à Neuilly malgré la chaleur affreuse. Ecrivez-moi un mot avant votre départ pour la montagne.

Vostrissimo

Théophile Gautier

(Tome XI, p. 96-98)

[La France avait déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.]

Ce mercredi 27 juillet 1870

Ma chère Carlotta,

Vous ne vous amusez pas beaucoup à Morgins et cela ne vous consolera pas d'apprendre que je m'ennuie extrêmement à Paris. Mais c'est la vérité. Cette déclaration de guerre semble avoir rendu tout le monde fou. C'est un enthousiasme délirant, une joie universelle. Si l'on voulait tout le monde partirait même les femmes. Des bandes se promènent braillant la Marseillaise; on la chante à l'Opéra et la salle tout entière se tient debout et répète le refrain avec les choristes. Les troupes à leur départ ont été conduites aux gares de chemin de fer par toute la population portant leurs sacs, leurs fusils, leur fourniment: on leur donne de l'argent, du vin, des cigarres, de l'eau de vie et à chaque station, de Paris à la frontière, les soldats trouvent des barriques de vin et de bierre à leur disposition -- gratis bien entendu -- offertes par les villes où ils passent. Les femmes, les jeunes filles les embrassent, leur jettent des fleurs, les mères elles-mêmes, ce qui est plus fort, disent à leurs enfants de partir et leur mettent le fusil au poing. Les souscriptions pour les blessés et pour la guerre se couvrent de sommes énormes. Cela va par cent-mille, vingt mille, dix mille, mille francs. Cent fr. est un don très ordinaire. Le Crédit Foncier a proposé cinq cent millions et je ne sais quel autre établissement de finance la même somme. On envoie des pièces de vin, d'eau de vie, des cigarres, des matelas, des couvertures, des médicaments. Des chevaux, des yachts de plaisance pour recueillir les blessés de la flotte, tout ce qu'il est possible d'imaginer. -- On a brisé l'autre jour les grilles de la cour où se faisaient les engagements volontaires tant l'affluence était grande. Les gardes mobiles demandent à être dans l'armée active. Tout le monde veut manger du Prussien. La vieille rancune de 1814 n'est pas éteinte. Ainsi, chère Carlotta, ne croyez pas qu'on soit ici affligé de ce déplorable conflit. On est au contraire enchanté et je n'ai jamais vu une telle effervescence de bonheur. Tous les étudiants en médecine s'engagent comme infirmiers et il ne restera bientôt plus personne à la maison que les malades et les estropiés et encore prétendent-ils au conseil de révision qu'ils se portent bien et peuvent faire campagne. Quelqu'un qui parlerait de paix serait assommé sans rémission. -- Une légion de cinq cents Hanovriens s'est promenée dans Paris drapeau en tête demandant à marcher avec nous contre le roi de Prusse et Bismarck. Je vous écris cela, mon cher ange, parce que vous ne devez pas recevoir beaucoup de journaux à Morgins et que c'est l'exacte vérité. Comme vous j'ai horreur de la guerre mais il faut penser que celle-ci était bien indispensable à voir la rage de bataille qu'elle excite chez les plus doux. L'Empereur voudrait faire la paix qu'il ne pourrait plus aujourd'hui museler ces colères déchaînées. Malgré tous les beaux discours faits sur la fraternité par les sages et les philosophes, il faut croire à l'antipathie des races. Je suis de votre avis puisqu'il faut absolument qu'on se massacre, qu'on se dépêche et qu'on puisse rentrer le plutôt possible dans la vie raisonnable. Comme français, je désire la victoire mais je me serais bien passé de la guerre. Enfin on doit subir ce qu'on ne peut empêcher. Qui sait à quelle immense conflagration l'Europe va être livrée? Cela se bornera-t-il à un duel entre la France et la Prusse? J'ai bien peur qu'on finisse par un écharpement général. Ma situation n'est en rien altérée par cet état de choses -- jusqu'à présent du moins --. Je vous le dis parce que je sais que ce qui me touche vous intéresse. Soyez tranquille de ce côté là. Vous devriez bien m'envoyer un peu de votre calme de Morgins où je comptais vous aller rejoindre si la guerre n'avait pas été déclarée. Quitter Paris dans ce moment de trouble, d'incertitude et d'effervescence où le sort de la nation se joue sur un coup de dé est impossible. Nous voulons aller à Berlin, les Prussiens veulent venir à Paris -- ils n'y viendront pas je l'espère et je ne serai pas forcé de défendre moi-même le pont de Neuilly. Mais quelle tristesse de retarder toujours l'instant si impatiemment attendu de vous voir, de vivre un peu auprès de vous! Vous savez combien votre absence pèse à mon cur qui va bientôt s'arrêter et ne bat plus que pour vous, chère Carlotta; mais vraiement cette année-ci est une mauvaise année. Votre lettre m'a fait un bien vif plaisir et puisque cela vous plaît de recevoir de mes nouvelles, je vous écrirai encore plus souvent. Ne sortez pas de Suisse dans vos excursions. Vous pourriez vous trouver enveloppée par quelque mouvement de troupes en allant en Italie. On vous compose un petit ballot de livres amusants pour vous distraire de vos sapins. Vous les recevrez incessamment. Adieu, sweet Carlotta, je vous embrasse du plus tendre et du plus profond de mon âme, avec toute la nostalgie que peut causer votre absence. Un bon baiser pour Ernestine que je félicite sur son embonpoint et sa bonne santé. Si les sapins sont ennuyeux au moins ils sont salubres, et je regrette de ne pas respirer leur suave arome très mal remplacé par l'eau de goudron que je bois. Tout le monde vous embrasse et vous serre la main.

Vostrissimo

Théophile Gautier

(Tome XI, p. 110-113)

[Le siège de Paris par les Prussiens était sur le point de commencer.]

Ce 17 septembre 1870

Chère Carlotta,

Je n'ai reçu de vous aucune réponse. Je vous ai écrit deux fois, une de Genève, une de Paris et un mot de vous dans la triste situation où je me trouve m'eût fait un bien vif plaisir. Une lettre de vous c'est un jour de bonheur et pour moi ils sont rares dans les temps où nous vivons. Hâtez-vous. Nous allons être enfermés dans un cercle de fer et de feu et rien ne nous parviendra. Peut-être est-il déjà trop tard. Ce témoignage de votre affection me serait bien précieux. Pensez quelquefois à moi qui pense toujours à vous. Je vous embrasse de tout mon cœur avec un chagrin profond mais avec la même tendresse. Mille cordialités à Auguste et aux amis.

Vostrissimo

Théophile Gautier

Rue de Beaune no 12 Paris

(Tome XI, p. 126)

Letter to Estelle Gautier (daughter) and Carlotta Grisi:

[Théophile Gautier allait rester cinq mois sans nouvelles de sa famille.] 

6e lettre par ballon poste 14 novembre 1870, 59e jour du siège

Ma chère petite Estelle,

J'ai bien peur que ma dernière lettre ne te soit pas parvenue. Le ballon le Galilée est tombé entre les mains des Prussiens et je crains que l'épître que je t'envoyais et celle adressée à Carlotta où je lui souhaitais sa fête ne soient restées au fond de la nacelle. Je recommence sur de nouveaux frais.

Comme il y a longtemps que je ne t'ai vue, chère enfant. Les journées de siège sont plus longues que les autres et peuvent compter pour des mois. On ne saurait imaginer une existence plus morne et plus triste. -- De danger, il n'y en a pas dans le vrai sens du mot. La ville n'est pas attaquée sérieusement, mais investie, de façon à nous faire mourir de faim dans un temps donné. Dans ce cachot de plusieurs lieues de tour, je n'ai pas, comme Ugolin, la ressource de manger mes enfants puisqu'ils sont en Suisse ou en Angleterre. Il n'y a plus de beurre depuis longtemps; l'huile commence à manquer, le fromage est un mythe et je t'avoue que le macaroni à l'eau et au sel est un mince régal. La ration de viande est descendue à quarante grammes par jour pour chaque personne et l'on n'obtient sa portion qu'après des queues de trois heures. J'ai mangé du cheval, de l'âne, du mulet, mais il n'y en aura bientôt plus. Il se forme des boucheries où l'on vend du chien, du chat, et même des rats et des pierrots; un chien un peu fort vaut 20 francs; une moitié de chat 6 francs; les rats et les pierrots 50 centimes. Pardonne tous ces détails, mais la grande affaire est de se nourrir. Quand on se rencontre, la première question que l'on s'adresse, c'est: « Avez-vous de la viande? » cela a remplacé le banal: « Comment vous portez-vous? »

Mais tout cela n'est rien; ce qui est navrant, c'est d'être muré dans un tombeau, séparé de la France et du monde, ne sachant rien de ce qui se passe au-delà de Châtillon ou de Saint-Denis, de ne jamais recevoir de réponse aux lettres que l'on écrit, d'ignorer même si elles arrivent, de ne pouvoir, même au péril de la vie, retrouver ceux qu'on aime, de se sentir abandonné de tout l'univers, de ne pouvoir envoyer d'argent à ceux qui peut-être en manquent, de les rêver malades ou morts. Il n'y a pas de plus dure épreuve, de plus profond ennui.

Pense un peu à nous qui t'aimons bien et embrasse bien tendrement pour moi Carlotta, Ernestine et Auguste. Dis aussi bien des choses à nos amis de Genève avec qui il me serait bien doux de fumer un cigare en kilométrant sur l'avenue de Saint-Jean.

Deux bons baisers de ton père assiégé.

Théophile Gautier

Chère Carlotta,

Je vous mets ce mot en marge de la lettre d'Estelle. Je vous écrirai un autre jour pour que la lettre parte par un autre ballon. Je vous aime toujours, je pense à vous toujours et suis toujours

Vostrissimo

Théophile Gautier

(Tome XI, p. 134-135)

Letter to Judith Gautier (daughter):

[«Le Dragon impérial» est un roman de Judith Gautier paru en 1869.] 

Versailles, avenue de Saint-Cloud 3 mai 1871

Chère enfant,

J'ai été bien touché de ta lettre. Eh! quoi, tu penses au vieux Sachem abandonné et tu as assez d'âme pour imaginer que le père pourrait bien manquer d'argent et crever un peu de faim dans ses exodes. Cette idée, toi seule l'as eue et je t'en remercie; tout le monde, c'est plus commode, fait semblant de croire que je regorge d'or et que je me porte comme le Pont-Neuf. Toi, créature originale et bizarre, tu t'inquiètes de mon sort. Il est vrai, tu t'en souviens, que dans mes ennuis, je t'ai longtemps appelée mon dernier espoir. Garde ton argent, cher cœur, garde-le pour toi, j'ai trouvé une veine de copie qui convient à la situation -- des articles sur le Versailles de Louis XIV -- restituant l'ancien état du palais, et dans quelques temps je serai remis à flot; seulement, donne la pâtée à la maman pour quelques jours, jusqu'à ce que je puisse lui refaire sa pension, cela ne tardera pas. Paris va bientôt, il faut l'espérer, rentrer dans l'ordre, et nous pourrons reprendre la vie humaine, car nous menons une existence de sauvages. N'essayez aucune sortie, le mieux est de se tenir coi encore quelques temps, ce ne sera pas long. Remercie Ernesta des chaussettes, qui me sont parfaitement arrivées et qui vont comme des gants. L'héroïque Lili est toujours en cave; elle n'a pas voulu quitter la maison qui, déserte, serait impartialement pillée par les ennemis ou les amis imbus des mêmes doctrines en fait de butin. Dans quelques jours nous irons la délivrer. Nous recevons des nouvelles de Neuilly de temps en temps, et Zoé, accompagnée d'un sergent de ville, y a fait une visite des plus périlleuses avec une bravoure que n'auraient pas eue bien des hommes: voilà Zoé transformée en Bradamante et en Marphise avec l'armure de moins et les en plus. Qui l'eût dit! rien de tout cela n'a l'air vraisemblable et le siège de Paris par les Français a l'air aussi chimérique que le siège de Pékin par les Chinois du Dragon Impérial. A propos du Dragon Impérial, il y a ici une petite société de mandarins et de raffinés qui voudraient bien le lire, rassasiés qu'ils sont des bulletins de guerre du Gaulois. Si tu pouvais m'envoyer ce bouquin, tu me et leur ferais plaisir. Où des chaussètes passent, passera bien ce livre.

Je t'embrasse de tout cœur, ton père

Théophile Gautier

Zoé t'embrasse mêmement; les chats et les chiens vont bien. Zizi est à Versailles, où il fait l'admiration des douairières. 

(Tome XI, p. 183-184)


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