Antonio Ive
Prominent Istrians


 

[Analysis]

[Tratto da: "Ueber die Wanderungen der Rumunen in den dalmatinschen Alpen und den Karpaten" in Romania, 9e année. F. Vieweg, Libraire-Éditeur (Paris, 1880), pp. 320-328.]

Ueber die Wanderungen der Rumunen in den dalmatinischen Alpen und den Karpaten von Dr Franz Miklosich, wirklichem Mitgliede der Kaiserlichen Akademie der Wissenschaften. Wien, 1879, in-4°, 66 p.

Le travail de M. Miklosich dont nous venons de citer le titre, et qui est extrait du tome XXXe des Mémoires de l'Académie des sciences de Vienne, contient des études très intéressantes sur les migrations des Roumains dans les pays situés sur la côte orientale de la mer Adriatique et dans les Carpates. Il se divise en deux parties, dont chacune se subdivise en plusieurs chapitres. A la fin de chaque partie on trouve des spécimens de la langue parlée dans les différentes régions dont l'auteur s'occupe. Voici les titres des chapitres de la première partie: A. Roumains sur le territoire serbe (p. 3-4); B. Roumains sur le territoire croate (p. 4-6). Ici notons d'abord que l'éminent slaviste a compris parmi les pays du territoire croate une partie de la Dalmatie et de la Croatie proprement dites, puis l'île de Veglia, qui peut bien être considérée, à certains égards, comme faisant partie de la Croatie, enfin l'Istrie, qui n'a jamais été ni géographiquement ni ethnographiquement regardée comme croate. A la plupart des chapitres sont annexés des documents importants soit au point de vue linguistique, soit au point de vue historique. Il en est de même pour la seconde partie de ce mémoire qui traite:

  1. Des Roumains sur le territoire de la Petite-Russie;
  2. Des Roumains sur le territoire polonais;
  3. Des Roumains qui se trouvent sur le territoire morave.

Parmi les spécimens ajoutés en appendice aux deux premiers chapitres, nous citerons une longue liste de mots roumains qui se trouvent dans le petit-russien et le polonais, mots qui, pour la plupart, concernent la vie pastorale (p. 12-22), et une autre non moins longue de noms de lieux dus à l'établissement desi populations roumaines en Gallicie (p. 25-35). Ces listes, ainsi que les notices [321] historiques qui les suivent (p. 35-58), ont été communiquées à M. Miklosich par M. E. Kalužniacki.

Comme on le voit par ce résumé, c'est un ensemble d'études très sérieux, qui affirme une fois de plus l'admirable talent (dont nous avions depuis longtemps un grand nombre de preuves) du célèbre philologue autrichien pour aborder avec clarté et une méthode rigoureuse les questions les plus compliquées de la linguistique et de l'histoire, en cherchant à les résoudre d'une manière définitive et presque toujours satisfaisante. Ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple et qui s'applique au travail dont nous venons de parler, combien de fois la question des migrations des Roumains dans l'intérieur de l'Istrie (1) n'a-t-elle pas été traitée par les savants, surtout par les savants du pays! Combien d'hypothèses n'a-t-on pas émises sans parvenir à des résultats précis! C'est, croyons-nous, le professeur de Vienne qui, sans l'avoir encore entièrement résolue, a jusqu'ici jeté sur cette question le plus de jour. M. Miklosich rejette l'opinion de ceux qui considèrent les Roumains de l'Istrie comme les descendants de populations indigènes, qui auraient appris le latin vulgaire des «soldats romains » et des « colons latins », après l'occupation de cette province par les Romains (2); il fait voir que le roumain de ce pays renferme des mots qui, par leurs rapports très étroits avec le bulgare, prouvent que les Roumains de l'Istrie sont venus d'une contrée où ils avaient été les voisins des Bulgares. L'auteur se pose ensuite trois questions:

  1. Quelle était la patrie primitive de ces Roumains?
  2. Quel chemin ont-ils pris pour venir de leur résidence primitive jusqu'à l'endroit où nous les rencontrons maintenant?
  3. A quelle époque a eu lieu leur arrivée dans la péninsule istrienne?

Quant à la première de ces questions, M. M., n'admettant pas comme vraisemblable l'opinion de ceux qui prétendent que cette population a gagné l'Istrie en partant de la rive gauche du Danube, est porté à croire que la patrie de ces Roumains, ainsi que celle de tous les autres, doit plutòt être cherchée dans les pays situés au sud du Danube. C'est de là, ou, comme l'auteur nous l'indique un peu vaguement à la page 6, d'un point de la péninsule des Balkans, que nos Roumains se seraient détachés pour arriver jusqu'aux bords de l'Adriatique.

Nous ne nous arrêtons pas à discuter ici l'opinion du savant professeur viennois sur la patrie présumée des Roumains en général: cela nous éloignerait trop de notre sujet; nous remarquerons seulement qu'en admettant même que les Roumains de l'Istrie soient originaires de la rive droite du Danube, cela n'implique pas que «tous les Roumains» y aient eu leur résidence. Pour les Roumains de l'Istrie en particulier, on ne pourra, d'après nous, résoudre vraiment la [322] question que lorsqu'on disposera de matériaux linguistiques plus nombreux que ceux dont nous disposons jusqu'ici (3). Pour se rendre compte de la route que cette population a prise pour arriver jusqu'à l'endroit où nous la rencontrons aujourd'hui, et de l'époque à laquelle elle y est arrivée, M. M. croit utile de nous parler d'abord (p. 3-6) de ses destinées dans les pays habités par les Serbes et les Croates, car c'est dans ces deux pays, d'après lui, que les Roumains doivent avoir séjourné avant de parvenir aux montagnes de l'Istrie. Les documents serbes mentionnent assez fréquemment les Valaques (Vlahi) (4). Le mot vlah se traduit communément ou par romanus au sens d'habitant d'une des villes italiennes situées le long de la côte de la Dalmatie, surtout de la ville de Raguse, ou par pecuarius au sens de berger, pâtre. L'époque à laquelle le mot vlah a perdu le sens de Romain pour ne garder que celui de pâtre ne saurait être bien précisée. Vers le milieu du XIIe siècle, les Serbes appelaient Vlahi les pâtres roumains qui, tout en ayant renoncé à leur patrie, en gardaient encore la langue. C'est de ce même nom que les Serbes usent encore pour désigner le Roumain, en particulier le Roumain du nord; dans quelques endroits même ils l'appellent karavlah, tandis que chez les Turcs et les catholiques de la Bosnie et de l'Herzegovine, de même que chez les catholiques de l'Autriche, le nom de vlah est appliqué à un individu du rite grec, et offre une nuance méprisante. On a commencé par appeler Vlahi tous les Romani et l'on a fini par restreindre ce nom à ceux d'entre eux qui, s'adonnant de préférence à la vie pastorale, fournissaient aux peuples qui étaient autour d'eux le contingent le plus fort de bergers (5).

Il y a un point dans la première partie du mémoire de M. Miklosich qui doit être signalé, c'est l'extension qu'a prise le mot vlah en composition avec l'adjectif moro. Au mot vlah d'origine germanique on a opposé et l'on oppose encore aujourd'hui pour désigner le peuple roumain celui de morovlaco ou moroblaco (plus tard morlaco d'où l'ita. morlacco que l'on trouve dans les documents latins, en français morlaque (6) et qui, d'après M. M., est identique avec le grec {tavpogXaxoç, [323] sans que l'on puisse voir la véritable raison pour laquelle les Roumains ont été appelés des Valaques noirs (7). Ce nom de Morlacco a été dès la première moitié du XVIe siècle étendu aux populations slaves de la Dalmatie aussi bien du nord que des environs de Cattaro et d' Antivari. Cette nouvelle application du mot a eu lieu dans le courant du XVI° siècle; c'est ce que prouvent les nombreux rapports faits par les magistrats que la république de Venise envoyait en Dalmatie et en Istrie; les populations slaves et roumano-slaves y sont appelées indifféremment Morlacchi. Il semble toutefois que les écrivains de l'Istrie aient jusqu'à la fin du XVIIe s. employé le mot morlacco pour désigner les peuples du Karst qui parlaient de préférence le roumain. L'évêque de Cittanuova, Tommasini, vers 1650, s'exprime ainsi, d'après un rapport que lui avait adressé le curé Flego de Pinguente: «I Morlacchi, che sono nel Carso, hanno una lingua da per sè, la quale in molti vocaboli è simile alla latina (8)». Qu'est-ce que ce peuple des Morlacchi du Karst? Et quelle langue ont-ils parlée pour qu'on les considère, depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, comme un peuple tout à fait différent des tribus slaves qui les entourent? Ce sont là des questions que M. M. n'a fait qu'effleurer, quoiqu'elles se rattachent intimement à son sujet principal. Nous ne prétendons pas non plus les résoudre ici; nous tâcherons seulement, quant à nous, de frayer le chemin aux autres.

Les Morlacchi du Karst ont été appelés aussi d'un nom à eux particulier Cici (pron. Tchitchi) (9). Nous rencontrons ce nom pour la première fois dans un document fort important que nous fait connaître M. J. de Kukuljevic (10). C'est une explication du psautier croate, écrite, en caractères glagolitiques, par le prêtre Pierre Fraséić en 1463, à Lindaro en Istrie. — A la fin de ce document on trouve nommés des Cici, comme s'étant joints aux sujets du comte Jean Frangipani de Veglia pour faire des invasions sur la côte orientale et dans l'intérieur de l'Istrie. La péninsule istrienne paraît du reste avoir attiré ces bandes [324] nomades non seulement par la fertilité de ses vallées et la richesse de ses forêts, mais encore parce qu'elle leur offrait un asile contre les persécutions des Turcs. Ils s'y trouvèrent tellement en sûreté, tellement à leur aise, que 60 ans après leur première arrivée (c.-à-d. en 1523) nous voyons ces mêmes Cici obtenir un établissement permanent. Us sont traités cette fois non pas comme des envahisseurs, mais comme des réfugiés. Il leur fut, en effet, assigné trois localités dont une se trouve dans la vallée de l'Arse, où maintenant sont les Roumains; les autres étaient alors comprises dans le comté de Goritz et Gradisca (11). Les Cici sont cités dans d'autres documents; ainsi un document latin de l'année 1517, publié par M. Kandler (12), parle d'une ordonnance de la ville de Trieste contre les «Chichi, qui habitant in Charsia»; de même une lettre adressée par le podestà de Capodistria à la ville de Trieste (en 1540), donne aux Chichi l'épithète de Murlachi («detti Murlachi») (13). Parmi les historiens qui nous parlent des «Cici» il faut citer: 1° Valvasor, environ en 1688, qui place ce peuple entre Neuhaus (Castelnuovo) et San Serff (San Servolo, sur le territoire de Trieste), trouve leur langue assez différente de celle d'autres populations du Karst et vante leur adresse à se servir de la fronde (14); 2° Fra Ireneo della Croce (Giov. Maria Manarutta 1627-1713) qui non seulement range les Cici parmi les Roumains, mais nous donne aussi des spécimens de leur langue. Le passage de son ouvrage est trop important pour que nous puissions nous dispenser de le reproduire ici en entier, «Un' altra memoria antica, degna d'osservatione non minore delle già addotte antichità Romane, osservo in alcuni popoli addimandati comunemente «Chichi», habitanti nelle ville d'Opchiena, Tribichiano e Gropada, situate nel Territorio di Trieste sopra il Monte, cinque miglia distante dalla Città verso Greco, et in molti altri villagi aspettanti a Castelnuovo nel Carso... quali, oltre l'Idioma slavo, comune a tutto il Carso, usano un proprio e particolare consimile al Valacco intracciato con diverse parole e vocabuli latini... I nostri Chichi addimandansi nel proprio linguaggio Rumeri {sic).» Voici les mots cités par Ireneo comme appartenant à la langue des Cici: Ambia cu Domno (ambula cum Domino), ambia cu Draco (ambula cum Dracone), bou (bove), berbaz (qui doit être sans doute le pluriel de bărbat, homo, propr. vir), basilica (paaiXtxrj), cargna (carne), cassa (casa), cass (caseus), compana (campana), copra (capra), domicilio (domicilium), filie ma (filiae meae), forzin (forceps ou forfex?), fizori ma (filioli mei), fratogli (ou plutôt fratzgli?) ma (fratres mei), matre (qui est fort curieux, mater), mugliera (muliere), patre (patre), sorore (sorore), puine (panis), vino (vino), ura ova ou oia (una ovis) (15).

Si nous tenons compte de tous ces témoignages concordants des historiens, et si nous ajoutons un autre fait non moins important pour bien juger de la nationalité d'un peuple, le type physique (16), nous pouvons en toute confiance rattacher [325] ces Roumains du Karst à ceux que nous rencontrons dans la vallée de l'Arsa. Les Cici sont partis, en effet, du même pays, ou au moins ils ont passé avant d'arriver en Istrie par les mêmes endroits que les Roumains. Il y aurait même lieu de croire que les Roumains du Karst n'ont reçu le nom de Cici qu'en Istrie dans la seconde moitié du XVIe siècle, car jusqu'à la fin du même siècle, on continue dans l'île de Veglia et en Dalmatie à appeler indifféremment vlah ou Morlacco tout homme parlant roumain. C'est du continent dalmate ou croate que les Roumains de la Valdarsa sont arrivés en Istrie, en passant par l'île de Veglia.

Cette île, située entre la péninsule istrienne et le littoral croate et dalmate, en forme, pour ainsi dire, le trait d'union. Douée d'un climat des plus doux, avec de fertiles vallées et de nombreuses prairies, Veglia pouvait non seulement servir d'étape aux populations nomades, qui, reculant devant l'invasion turque, se réunissaient là avant de passer sur le continent opposé de l'Istrie, mais encore elle pouvait séduire beaucoup d'entre elles et les déterminer à s'y fixer. Remarquons, d'ailleurs, que les comtes Frangipani, feudataires de l'île jusqu'à la fin du XV° siècle, avaient tout intérêt à en repeupler les parties qui avaient été ravagées pendant les guerres. Ils devaient d'autant mieux y favoriser l'établissement d'une population de nationalité roumaine (ou du moins qui avait été roumaine), empruntée à leurs possessions du continent, que ces nouveaux-venus, dont le sang était déjà mélangé, pouvaient facilement s'accorder avec les indigènes, qui, comme nous le verrons tout à l'heure, avaient un dialecte assez voisin du roumain.

Ce passage, ou si l'on veut cette transplantation de population roumaine sur l'île de Veglia, s'est opéré, comme M. M. l'a démontré, entre 1450 et 1480. Entre ces deux limites se place un fait assez important pour mériter que l'on en fasse mention ici; c'est le jugement prononcé, le 10 nov. 1465, par le comte Jean Frangipani à propos d'un procès qui s'était élevé entre la commune d'Omisal (Castelmuschio) et les Vlahi établis sur le territoire de cette commune. Dans la sentence, qu'on a conservée (17), ces Vlahi sont appelés alternativement aussi Murlachi. Si l'on se rappelle qu'en 1463, d'après le témoignage du prêtre Frascič, des Cici du comte Jean Frangipani prirent part à une invasion dans l'intérieur de l'Istrie, et qu'en 1465 ces mêmes Cici, d'après le document croate, s'appelaient indifféremment Vlahi ou Murlacchi, il en faut conclure:

  1. Que les Cici de l'Istrie ne sont que des Valaques ou, comme les Italiens et les Croates aimaient mieux les appeler, des Morlacchi, et qu'ils ne doivent point être séparés des Valaques de Veglia;
  2. Que ces Morlacchi, depuis leur arrivée en Istrie jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, ont parlé roumain ainsi que leurs congénères de Veglia;
  3. Que, d'après les spécimens de leur langue que nous a transmis Ireneo, et les restes que les habitants de Poljca (dans l'Ile de Veglia) en ont conservés jusqu'à nos jours, on est autorisé à rattacher les Cici à la branche de la famille [326] roumaine qui se trouve dans la Valdarsa (18) et qui a gardé le roumain comme langue maternelle à côté du slave;
  4. Que ces mêmes Cici ont accompli leur passage en Istrie un siècle après les Roumains proprement dits, c'est-à-dire vers la fin du XVe siècle, en suivant la même route.

Il reste, malgré tout, une difficulté à résoudre. C'est d'expliquer comment les Morlacchi du Karst ont pu tous (excepté ceux de Zejane qui parlent encore aujourd'hui roumain) renoncer à leur langue primitive pour adopter un dialecte slave, mélangé, si l'on veut, de mots barbares et d'italianismes, mais au fond slave, tandis que leurs proches parents de la Valdarsa l'ont gardée jusqu'à nos jours?

Nous ne prétendons pas résoudre cette question très difficile; ce que nous pouvons faire seulement, pour nous rendre compte de ce phénomène, c'est d'admettre que les Morlacchi de l'Istrie (Cici) avaient entraîné avec eux un nombre considérable de Croates, et que ces Croates, étant en majorité, ont fini par imposer leur langue à leurs compagnons; ou bien que, au moment de leur arrivée en Istrie, les Morlacchi se sont rencontrés avec des masses de Slaves tellement nombreuses et compactes qu'ils ont dû abandonner leur langue et s'amalgamer avec eux. Cela ne put pas avoir lieu pour l'autre branche roumaine qui s'était établie dès le XIVe siècle dans la vallée de l'Arsa, où elle était compacte. Elle résista d'une manière plus tenace à toute tentative d'assimilation slave, et, tout en faisant, quant à la langue, de nombreuses concessions à ses voisins, elle a su garder intacte jusqu'à nos jours la marque de sa nationalité.

Nous avons dit plus haut que les Morlacchi de Veglia ont gardé jusqu'à nos jours des traces de leur langue primitive. M. Miklosich nie le fait avec une assurance qui nous semble un peu trop systématique (19). L'éminent philologue voudra bien nous permettre, d'après les renseignements que nous-même avons pris sur les lieux, de rectifier à certains égards son affirmation. Parmi les mots roumains que nous avons entendus, pendant notre court séjour à Veglia, nous citerons ici les suivants: bou (bœuf), qui se rencontre sous la même forme dans le roumain de l'Istrie, dans celui de la Macédoine et de la Moldo-Valachie; basilica, pour lequel le roumain de l'Istrie nous donne basaerica et le daco-roumain biserică; mnielu (agneau) comme en Istrie (on trouve en daco-roum. la forme miel, en macédo-val. la forme nielu); oila (brebis), en daco-roum. on a oaic, en Istrie oia; vitel (veau) que l'on rencontre chez les deux familles roumaines. Il en est de même pour les mots: vaca (vache), coptoru (fourneau), et les noms de nombre: doi, trei, patru, cinć, sase, saptu, qui sont communs au roumain de l'Istrie et à celui de la Macédoine et de la Valachie (20). Comme on le voit, on [327] rencontre des mots tout à fait roumains dans le patois slave de Poljca. Peut-être en cherchant plus au fond de ce patois en découvrirait-on davantage. Nous ne reprochons pas à M. Miklosich de ne pas avoir fait ces recherches; mais ce qui nous a fort étonné, c'est qu'il ignore complètement que dans la ville de Veglia presque tous les habitants parlaient jadis, et quelques vieillards parlent encore par souvenir, un dialecte où l'influence du roumain est évidente. Le professeur viennois, très précis quant à l'indication des auteurs où il a puisé ses renseignements, cite parmi ses sources (p. 65) l'Archivio glottologico de M. Ascoli, et même les pages où le savant professeur italien nous parle très en détail de ce dialecte. Ajoutons que même dans le patois actuel de la ville, patois qui, d'après M. M., semblerait être slave, mais qui au contraire est vinifiai et vénitien de bon aloi, on trouve encore aujourd'hui quelques restes de roumain. Ainsi, nous avons été frappés par certains mots que nous avons entendu répéter aux enfants dans le jeu de cache-cache. Les enfants s'appelaient l'un l'autre avec les mots: junda càuc dont le premier est la forme impérat. du verbe it. andare, le second pourrait être rattaché au roum. coace «viens ici». Nous avons noté aussi la formule avec laquelle une vieille s'adressait à une autre en l'invitant à aller avec elle à l'église. Elle lui disait: consubraina maja, záime la Dona in basálca «ma cousine, allons à l'église de la vierge». Nous citerons enfin le mot passerain pour dénoter toute espèce d'oiseaux, mot que l'on rencontre au même sens en roumain (passere). Il est remarquable, dirons-nous avec M. Miklosich, que «tandis que les Roumains de la Dalmatie et de l'Illyrie ont été presque absolument slavisés ou se sont italianisés plus tard, les Roumains de I'Istrie et, ajoutons-nous, ceux de l'île de Veglia, tout en étant séparés du tronc principal, aient pu résister à l'invasion slave et conserver fidèlement leur idiome, tout en s'assimilant des éléments empruntés à leurs voisins.»

La seconde partie du mémoire de M. Miklosich nous présente, elle aussi, un point remarquable: c'est le groupe des Valaques de la Moravie, qu'avec beaucoup de raison M. M. revendique pour la famille roumaine. Au reste, l'origine de ces Roumains avait été déjà auparavant reconnue par MM. J. et H. Jirecek (21) et par M. D. J. Martîanu (22). En ce qui concerne la question de savoir si les Valaques de la Moravie sont les descendants d'une population composée de seuls Roumains, ou bien résultant d'un mélange de Roumains avec des Slaves, M. M. incline pour la seconde hypothèse. Il serait arrivé pour ces Valaques, d'après nous, ce qui est arrivé aux Valaques de I'Istrie, aux Cici, dont nous avons parlé plus haut: ils se sont tellement confondus avec les Slaves qu'ils entraînaient dans leur passage en Moravie qu'ils ont fini par s'amalgamer avec eux.

Comme pour les Roumains de I'Istrie, M. M. se pose pour ces Valaques aussi trois questions concernant:

  1. leur patrie;
  2. le chemin qu'ils ont pris pour arriver en Moravie;
  3. l'époque à laquelle cette migration a eu lieu.

Quant à la première de ces questions, M. M. est d'avis que les Valaques sont venus en Moravie en partant de la rive septentrionale du Bas-Danube, c'est-à-dire de [328] l'endroit où le peuple roumain était le plus compact. A l'appui de cette opinion, il cite le fait de la parenté étroite qui existe entre les Valaques de la Moravie et ceux qui jadis s'étaient établis sur le territoire de la Petite-Russie.

Antonio Ive


  1. Les villages de l'Istrie où l'on trouve encore maintenant des hommes parlant roumain sont: Santa Lucia di Schitazza (où il ne reste plus que 3 ou 4 individus de langue roumaine), Berdo, Jesenovik (Senovik ou Sesnovik), Villanova, Susnjevica (ital. Susgnevizza, Gromniko), Gradinj, Letaj, Zejane (ou Jejane), dont la population totale, d'après les données que les curés ont bien voulu nous communiquer, monte à 3003 habitants.
  2. Parmi les savants qui ont cru pouvoir soutenir cette hypothèse il faut citer: M. Kandler (Istria, a. I, n°s 11, 12; a. VII, n°s 18, 19, 20) et M. C. Combi (Porta orientale, strenna per l'anno 1859, III, p. 112-115). Dès l'année 1861, M. Ascoli l'avait combattue avec des arguments très solides et était arrivé presque à la même conclusion que M. Miklosich (voy. dans ses Studj orientali, fasc. III, p. 331-357, le remarquable article sur ce sujet, article qui a été réimprimé dans ses Studj critici, I, p. 53-79).
  3. Nous espérons aussi y contribuer, et, par la publication que nous allons faire des matériaux que nous avons recueillis nous-même dans ces derniers temps en Istrie et sur l'île de Veglia, jeter peut-être quelque lumière sur ce sujet, qui est, pour ainsi dire, devenu une question du jour.
  4. On pourrait consacrer à ce seul mot un long article. En laissant le soin 1 m. G. Paris qui, tout en effleurant le sujet, a promis d'y revenir en détails (voy. Romania, tome 111, p. 505), nous renvoyons nos lecteurs, en attendant, au travail de m. e. Picot (Les Roumains de la Macédoine. Paris, Leroux, 1875, p. 4-5).
  5. Il est désormais hors de doute que le mot vlah avait à l'époque des invasions, dans l'esprit des Allemands, un sens de mépris qui s'accentua par la condition infime où les Romains furent réduits en plusieurs lieux. D'après les indications que Holtzmann a réunies (Kelten und Germanen, Stuttgart, 1855, p. 136), valah signifiait en Autriche, au VII° et au VIII° siècle, «homme de la dernière condition, serf, paysan». — Il en est de même de l'anglo-saxon vealh, qui signifie paysan. Ce fait, comme l'a bien observé M. Paris (Romania, t. I, p. 9, note), rendrait incontestable l'ètymologie ethnique du grec pXixoc» s'emploie dans le même sens. — Chez les catholiques et les Turcs, la nuance méprisante peut provenir aussi du fait que les Roumains étant du rite grec, on le leur a imputé à honte. Vlachi scismatici, dit un document daté de 1373), cité par Farlati.
  6. Ainsi un passage du prêtre Diocleas (XII° siècle): Latini qui illo tempore Romani vocabantur, modo vero Marovlahi hoc est Nigri Latini vocantur. (Voy. Crncic, Popa Dukljanina letopis Kraljevica, 1874, p. 8.)
  7. M. Hasdeu, qui connaissait l'étymologie de Morlacco, proposée par M. m. après Diocleas et après Jirecek, croit au contraire que la première partie du mot n'est autre que le slave more et que cette désignation ne peut s'appliquer qu'aux Valaques «maritimes». D'après le savant roumain, dont il est regrettable que M. M. n'ait pas mis à profit les études, la Valachie actuelle porte seule le nom de Valachie noire, de Tartarie et même d'Arabie. Voy. Hasdeu, istoria critica, 2° éd., I, p. 37-168,
  8. Commentarj storico-gcografici della Provincia dell'Istria (dans l'Archeografo triestino. Trieste, 1837, vol. IV° p. 515).
  9. Quant au véritable sens de ce mot on n'est pas d'accord parmi les savants. M. Bidermann, dans l'ouvrage oui a pour titre: Die Romanen und ihre Verbreitung in Oesterreich (Graz, 1877), prétend (p. 79 et 86) que le mot cici se rattache à un terme dont le paysan de la Slavonie inférieure se sert pour saluer son voisin. Il l'appelle «cica», c'est-à-dire «voisin». Quoique cette explication ait pour elle beaucoup de vraisemblance, nous sommes toutefois tenté de voir dans le mot cici, donné à ces peuples surtout par les Italiens de l'Istrie, une idée de mépris. Ne serait-ce pas un sobriquet par lequel on a voulu désigner ces Roumains, d'après une particularité de leur prononciation? Pour un motif analogue on a appelé les Roumains de la Macédoine Tsintsares, parce qu'ils prononcent uniformément ts partout où les autres Roumains disent tch. Les Roumains de la Valarsa ont été appelés aussi Cicerani, Ciciliani, et ce qui est encore plus caractéristique, Chiribiri. C'est de là peut-être que dérive aussi le nom «Chiribiri» que l'on trouve à Venise (voy. la Gazzetta uff. di Ven. du 28 oct. 1861.) Le nom de Cici serait donc plus qu'une désignation ethnographique; ce serait une désignation méprisante, comme il n'en mangue pas dans la nomenclature ethnographique.
  10. Monumenta Historica Stavorum meridionalium. Acta Croatica, I. U Zagrebu, 1863. Doc. LXXIII.
  11. Beschreibung des Gschlos Marenfels sambt alien güldt und herlichait. 2 Iuni 1523 (Urbar) dans les Archives prov. de Laibach. Vicedom. Act. Lit M. 3, cité par Bidermann, p. 86, n.
  12. Raccolta delle Leggi ecc. per Trieste (Trieste, 1861). Rubr.: Lo Rimboscamento, p. 3-9.
  13. L'Istria, a. 1851, p. 125 (n° 29).
  14. Die Ehre des Herzogthums Crain. 1re partie, liv. II, p. 255 (de l'édition de Norimbergue, 1689).
  15. Historia di Trieste (Venezia, 1698, liv. IV, chap. 7, p. 334).
  16. V. outre les ouvrages de Valvasor et Combi déjà cités, un article qui a paru en 1875 dans le périodique Le Globus, 28° vol., n° 1, et ce que nous dit M. G. Obédénare dans la Roumanie économique (Paris, 1876, p. 395).
  17. V. Kukuljevic, 1. cit. p. 97, et Miklosich, p. 64.
  18. A l'appui de cette opinion que nous émettons, on pourrait citer le fait que beaucoup des noms de famille qui se trouvent chez les Roumains de la Valdarsa, sont aussi communs aux Cici; ainsi les noms de Turkovic, Balacic, Cencha, Dudic, Marcellia, Klania, Possedel, Sudolic, qui se rencontrent chez les Cici et les Roumains de la Valdarsa.
  19. «Es ist nient bekannt (nous dit-il à la p. 5), dass sich in der Sprache der Veglianer eine Spur der rumunischen erhalten habe.»
  20. A Veglia, de même qu'en Valdarsa, on a pour exprimer l'unité, ur, et pour le 9 le mot nopt, mais dans l'île, de même qu'à Zejane, on a gardé pour le 8 la forme opt, qui est commune aux autres familles.
  21. Entstekung christlicher Reiche im Gebiete des heutigen aesterreichischen Kaiserstaates. Wien, 1865, p. 225.
  22. Uricariul, Jassi, 1876.

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Created: Wednesday, December 21, 2011; Last updated: Thursday, December 22, 2011
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