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December 29, 1994 |
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En 1953, des milliers d'Italiens avaient dû quitter cette région frontalière, cédée à la Yougoslavie au lendemain de la guerre. Après des années de silence, Rome soutient aujourd'hui les réclamations de la Fédération des exilés. Entre les deux Etats, jusqu'où ira la querelle? C'est une maison simple à deux étages. Son architecture est italienne. Mais elle se trouve dans le petit port slovène de Koper, dont le campanile, copié sur celui de la basilique Saint-Marc, célèbre le souvenir de la domination de la Sérénissime. «Pendant deux cents ans, ce fut la résidence de ma famille», raconte «l'exilé» Paolo Sardos Albertini, héritier d'une longue lignée de négociants et d'avocats. Aujourd'hui, le rez-de-chaussée est occupé par l'Automobile Club; l'étage, par des particuliers. Aujourd'hui, les plaintes des rapatriés ont trouvé un écho dans la classe politique italienne Autrefois, Koper s'appelait Capo d'Istria. Tour à tour vénitienne, française, autrichienne, puis italienne à partir de 1920, la ville passe, après la dernière guerre, sous la férule yougoslave. «En 1953, mes grands-parents se sont réfugiés en Italie, à Trieste, à 30 kilomètres de la terre natale, pour fuir la domination communiste», poursuit Albertini. Avec eux, 350 000 Italiens, parfois installés depuis des siècles, sont chassés de Dalmatie et d'Istrie (cédée à la Yougoslavie par le traité de Paris). Cinquante ans plus tard, à la tête du puissant lobby de la Fédération des exilés (qui compte parmi ses dirigeants le couturier Missoni), Paolo Sardos Albertini, de son bureau de Trieste, réclame pour ces «pieds-noirs de l'Adriatique» la restitution de leurs biens abandonnés, saisis par les Yougoslaves. Longtemps, à Rome, ce drame a été tabou, «objet d'une amnésie nationale», selon l'expression de Paolo Rumiz, un journaliste du quotidien triestin Il Piccolo. Ni la Démocratie chrétienne, ni le centre, ni, a fortiori, le PCI ne voulaient rouvrir le dossier. Seule l'extrême droite néofasciste plantait sur ce terreau. Mais, aujourd'hui, les plaintes des rapatriés ont trouvé un écho dans la classe politique italienne. Du coup, c'est un climat de guerre froide qui s'est installé sur la frontière, déjà balayée par la «borla», vent glacé de l'Adriatique. Pour obtenir un accord, l'Italie bloque, en effet, la candidature de Ljubljana au statut d'Etat associé à l'Union européenne. «Nos demandes correspondent aux règles du droit européen, soutient Albertini. 1. Restitution de la propriété des biens nationalisés. Ici, le lourd passif de l'Histoire se mesure à l'aune des massacres Rome a donc poursuivi sa stratégie d'obstruction. Et, devant le quatrième veto italien, le mois dernier, Milan Kuçan, président slovène, a explosé: «La Slovénie ne peut accepter cette politique du chantage, des avantages unilatéraux, du retour de l'esprit de revanche et de la discrimination. C'est une tentative de révisionnisme menée à l'égard d'un membre de l'ex-coalition antifasciste.» Dans ces «confini», zones de contact entre Latins et Slaves, rien n'est simple. Ici, le lourd passif de l'Histoire se mesure à l'aune des massacres. La raison s'efface devant la passion des blessures encore fraîches de la Seconde Guerre mondiale. Côté yougoslave, on n'a rien oublié des atrocités de la lutte menée contre les maquisards par les armées fascistes. Côté italien, on ne manque pas de fleurir, sur un plateau désolé surplombant Trieste, un mémorial qui évoque sobrement les«300 mètres cubes de cadavres» de soldats et de civils exécutés et jetés dans des puits naturels, les «foibe», par les partisans de Tito, pendant l'occupation yougoslave, entre mai et juin 1945. En octobre dernier, Gianfranco Fini, chef de l'Alliance nationale, a demandé aux Slovènes de «s'agenouiller devant ces puits, de reconnaître que ces terres étaient italiennes et qu'un véritable génocide avait eu lieu ici». Deux ans auparavant, le même homme, porté par une tradition irrédentiste qu'illustra la très romantique prise de Fiume (aujourd'hui Rijeka), en 1920, par l'écrivain Gabriele D'Annunzio, avait organisé une expédition vers les côtes slovènes. Arrivés à la limite des eaux territoriales, les nostalgiques de la Grande Italie avaient jeté des bouteilles à la mer contenant un seul message: «Istria è italiana». Pendant le gouvernement de Silvio Berlusconi, on a, un temps, pu entendre les mêmes exhortations. Mirko Tremaglia, 70 ans, par exemple. Cet ancien président de la commission des Affaires étrangères, également ancien de la République de Salo (dernier avatar du fascisme), réclamait «une modification des frontières... dans vingt ou cinquante ans». Et Livio Caputo, ancien secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, comparait l'Istrie à l'Alsace-Lorraine. Depuis, les discours ont été soigneusement revus. «Nous avons dû modifier nos rêves, confie Tremaglia. Nous ne demandons aucune révision territoriale. C'est un problème non pas de frontières, mais de droits de l'homme et de justice.» Le député de Trieste Roberto Menia (Alliance nationale) s'en tient, lui, à son antienne: «Dans l'Histoire, l'Istrie a été romaine, vénitienne, puis italienne. Qui peut dire ce que seront demain les frontières?» Ces propos (comme le passé de ceux qui les énoncent) ne dissipent pas, il s'en faut, les inquiétudes de Ljubljana: «Que veulent exactement les Italiens? interroge Zoran Thaler, président de la commission des Affaires étrangères du Parlement slovène. On dirait qu'ils ont peur d'une discussion ouverte devant l'Europe.» Car les traités d'Osimo (1975) et de Rome (1983) avaient, officiellement, réglé le différend par une indemnisation de 110 millions de dollars, que le gouvernement yougoslave avait, d'ailleurs, commencé à payer. Mais, avec l'éclatement du pays, Rome considère le traité comme caduc. «Autrefois, ils ne reconnaissaient pas la propriété privée, résume Antonio Martino, l'ancien ministre des Affaires étrangères. Maintenant qu'ils le font, ils n'ont plus qu'à la restituer.» Après tout, Silvio Berlusconi a été l'un des premiers à réinvestir en Slovénie En Europe, l'Italie reste isolée sur ses positions. L'Allemagne, la première à avoir reconnu la Slovénie indépendante, a manifesté sa désapprobation. Comme la France. Non sans motif. «Revenir sur les traités de l'après-guerre pourrait créer un dangereux précédent, exploitable ailleurs sur le continent», explique Zoran Thaler. Par exemple, entre l'Allemagne et ses voisins tchèques et polonais, dont les minorités germanophones ont dû, elles aussi, s'exiler après le second conflit mondial... Sur le littoral adriatique, dans l'Istrie, aujourd'hui partagée entre la Slovénie et la Croatie, la petite communauté italienne (30 000 membres) s'inquiète. Roberto Battelli, le député «italien» du Parlement slovène, confie: «On a toujours mis en doute notre loyauté: sous l'Autriche, sous l'Italie, sous Tito, et maintenant chez certains nationalistes slovènes.» Jusqu'à présent, la latinité - que l'on reconnaît «à la cuisson al dente de la "pasta", quand les Slaves du Nord en font de la colle», selon le joli mot d'une ménagère - a été préservée. Mais l'éclatement de la Yougoslavie a entraîné celui de la minorité italienne. «Le problème, légitime, de la restitution des biens ne doit pas être lié à la question du statut de notre communauté», conclut Battelli. Vingt kilomètres plus loin, en Croatie, le discours se fait plus engagé: «La solution à l'éternelle question des frontières porte un nom: autonomie», plaide le député Dino Debelju. Son parti, la Diète démocratique (73% des voix aux élections régionales), se bat pour la création, entre les trois Etats, d'une «euro-région» qui faciliterait la circulation des hommes et des biens. Mais, pour l'heure, cette revendication reste un voeu pieux dans une Croatie amputée par la guerre avec les Serbes et méfiante devant le fort particularisme de sa région côtière. En Italie, aussi, des voix s'élèvent pour que l'on cesse de buter sur ce problème des frontières. Après tout, Silvio Berlusconi a été l'un des premiers à réinvestir en Slovénie. Et Giancarlo Fini sait que, s'il veut rester l'homme politique le plus populaire d'Italie, il doit modérer un peu ses coups de menton néomussoliniens. A Trieste, le maire, Riccardo Illy - le roi du café et l'héritier de l'une des dynasties locales - en appelle, lui, à la raison: «La Slovénie est le passage obligé de l'expansion économique vers l'Est, juge-t-il. Fermer les frontières reviendrait à laisser la voie libre aux seuls Après la chute du mur de Berlin surgit, pour la première fois, une crise grave entre un pays membre de l'Union européenne et l'un des nouveaux Etats instables, issus de l'ancien ordre communiste. Sa résolution pourrait être un cas d'école. Le maire de Trieste, la ville des confins, en résume bien l'enjeu en une simple question: la dispute, même légitime, autour de quelques immeubles vaut-elle une guerre des frontières? Source: |
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Created: Wednesday,
July 25, 2001; Last updated:
Thursday, August 31, 2006
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